Entretien avec la pianiste Oxana Shevchenko :

10968484_716878371764999_1855315328455206076_nLa carrière de pianiste (et de musicien en général) fait fantasmer beaucoup de gens et l’image de l’artiste qui vit uniquement de sa musique semble un monde fait que de beauté et de merveilles. Une vie excitante qui nous fait rencontrer beaucoup de personnes intéressantes ; on ne travaille pratiquement jamais à l’extérieur sous la pluie et dans le vent ; on voyage souvent ; on écoute et on travaille sur de la belle musique sans avoir à s’épuiser à des tâches peu gratifiantes ou routinières. Est-ce vraiment comme ça ? La réponse est : OUI ! Mais…

 

Tous les musiciens (ainsi que ceux qui vivent dans leur entourage) savent qu’il n’est pas toujours facile d’avoir ses bagages pour compagnons au quotidien avec pour un chez soi une chambre d’hôtel ; que de devoir se concentrer sept à huit heures d’affilée (quand ce n’est pas plus) par jour n’est pas toujours facile, qu’il n’est pas aisé d’avoir une vie de famille équilibrée avec une indisponibilité physique et mentale (pour cause de consécration de toute son énergie principalement à l’instrument) ; que de devoir préparer plusieurs programmes différents par semaine équivaut musculairement à courir un marathon ; que d’être assis presque toute la journée n’est pas bon du tout pour le dos et les jambes ; qu’on rencontre principalement des personnes du milieux musical mais qu’on se coupe du reste du monde (non, pardon…parfois on dit bonjour à la boulangère…) ; etc. Les musiciens ne s’en plaignent pas ; ils savent bien que la Musique vaut la peine qu’on lui accorde la priorité, qu’on fasse des choix et des sacrifices en sa faveur. Mais qui n’en fait pas ?

Brillante pianiste, Oxana Shevchenko a commencé sa carrière depuis plusieurs années déjà (vous trouverez toute sa biographie et son calendrier actualisé sur son site : http://www.oxanashevchenko.com ). Dans un rythme très soutenu de concerts, sa vie d’artiste est consacrée principalement à la préparation de ces moments partagés avec le public.

D.M.  Quel est votre état d’esprit actuel ?

O.S. Pour le moment je suis en train d’apprendre à garder mon esprit calme, créatif et concentré malgré mon style de vie tout à fait nomade.

D.M. Qu’est-ce qui vous a amené à faire du piano exactement ?

O.S. J’ai commencé grâce à ma mère, à qui je suis très reconnaissante. Elle m’a amenée à faire tout ce qui faisait partie de l’éducation des jeunes filles de bonne famille à l’époque de l’Institut Smolny, en Russie : dessin, histoire de l’art, ballet, langues étrangères et plus tard du piano.

D.M. Quelles étaient les exigences plus particulières que vous avez constatées au Conservatoire de Moscou, qui n’ont pas cours dans les autres hautes écoles de musique ?

O.S. Après avoir obtenu mon diplôme du Conservatoire de Moscou, j’ai étudié à Londres au Royal College et à Lausanne à la Haute École de Musique. Il me semble que la différence globale dans ces écoles n’était pas l’exigence introduite par l’institution, mais l’attitude des étudiants.

Au conservatoire de Moscou la plupart des étudiants étaient très actifs, avec l’envie d’en savoir plus sur la musique et sur l’art. On cherchait à être impliqué dans plusieurs activités musicales, d’entendre plus de concerts et de se créer une opinion personnelle sur tout.

Au Conservatoire de Moscou il y avait également une ambiance unique. Comment vous sentiriez-vous, sachant que la salle où vous travaillez maintenant, était aussi la salle de travail pour Tchaikovsky, Rachmaninov, Neuhaus ou Richter?

D.M. Vous vous produisez en récital, accompagnée par des orchestres et également en musique de chambre. Avez-vous une préférence pour l’une ou l’autre de ces formations ?

O.S. Je trouve que ces trois activités sont dans la vie d’un musicien comme les hydrates de carbone, les graisses et les protéines pour une alimentation équilibrée. Les musiciens ont besoin des trois activités à mon avis, mais très bien équilibrées ! Si on se plonge dans l’une d’entre elles, comme par exemple la musique de chambre, on risque de se perdre en tant que soliste et vice versa. Il faut bien maitriser ce dosage. Je ne sais pas encore le faire, mais j’essaie de m’améliorer.

D.M.  Aimez-vous mieux travailler pour les concerts ou pour les enregistrements, et pourquoi ?

O.S. Je ne suis pas mûre pour vous le dire car je ne sais pas encore bien différencier les deux mais je crois que l’idée reste la même: donner vie aux notes de musique, sans interpréter trop mal les idées des compositeurs.

Cependant l’enregistrement exige un travail au microscope, parce que chaque détail apparaît en gros plan, alors qu’au concert on serait tenté de « peindre en touches hardies » ; c’est un travail presque théâtral dans lequel les gestes, le rapport entre les sons et les silences sont également importants.

Quant à moi, j’aime mieux les concerts ; j’aime cette connexion instantanée entre la musique, le musicien et le public. À mon avis, c’est à ce moment que la musique peut naître : quand on a l’impression que les murs s’écartent, que le temps s’arrête. En bref, nous parlons de magie.

L’enregistrement est tellement plus difficile… Quoi que l’on joue en enregistrant, quand bien même ce serait fantastiquement réussi- on sera peu satisfait quand le disque sortira, et moins encore 10 ou 20 ans après, parce qu’à ce moment-là on le penserait totalement différemment. Par exemple, David Oïstrakh, alors qu’il avait 50 ans, disait avec beaucoup de sincérité qu’il aurait aimé que tous ses enregistrements soient détruits.

Une de mes actrices préférées, Faïna Ranevskaïa (1896-1984) qui était plutôt une actrice de théâtre, s’est exprimée à propos du tournage de cinéma en ces termes : c’est un crachat dans l’éternité, l’argent sera très bientôt mangé, mais la honte va rester pour toujours !

D.M. Quels sont les pianistes qui vous ont le plus impressionnée et pourquoi ?

Il y a certainement beaucoup de pianistes que j’admire, qui m’inspirent et m’influencent. Toutefois Maria Yudina (1899-1970, pianiste russe) occupe une place très spéciale dans mon cœur.

Elle vivait aux temps les plus horribles, difficiles et dangereux : elle a participé à deux guerres un tant qu’infirmière : lors de la première guerre mondiale et pendant la deuxième guerre mondiale elle s’est beaucoup produite dans le cadre d’une brigade de concert, en allant d’un front à l’autre.

Étant une personne infiniment fidèle, elle n’a jamais trahi ce à quoi elle croyait: elle a parlé ouvertement de la foi alors que c’était dangereux pour sa vie et elle a soutenu la musique contemporaine qui était strictement interdite.

Maria Yudina était une personne libre dans un pays totalement fermé et dictatorial.

Etant l’une des personnes les plus intelligentes de son temps, elle n’a jamais cessé d’étudier. Parmi ses amis, on trouve d’éminents scientifiques et des grands poètes.

Cette pianiste était une musicienne de premier plan, qui a livré non seulement une expression de son époque à travers ses interprétations, mais qui a aussi beaucoup oeuvré pour populariser la musique contemporaine.

D.M. Quels sont les enregistrements d’autres pianistes qui vous sont très chers, et pourquoi ?

O.S. Un de mes enregistrements préféré est l’intégrale des concertos de Prokofiev (notamment le n° 2) fait par Vladimir Ashkenazy et London Symphony Orchestra dirigé par André Previn. La découverte de la musique de Prokofiev à travers cet enregistrement, il y a plusieurs années, a été pour moi l’un des moments-clés de ma vie de pianiste.

Il y a également l’enregistrement des Mazurkas de Chopin par Ignaz Friedmann. Au Conservatoire de Moscou, dans le cadre des cours portant sur l’histoire du pianisme, nous entendions beaucoup d’enregistrements des artistes du début du XXe siècle. Grâce à ce cours, j’ai découvert Ignaz Friedman, dont interprétation de Chopin nous relie, comme par les sortilèges d’une machine à remonter le temps, à l’époque de Chopin.

Et je pourrais citer d’autres enregistrements tels que les Variations Goldberg (celles de 1955) de Glenn Gould ou encore la Sonate op. 57 (dite Appassionata) de Beethoven par Vladimir Sofronitsky.

D.M. Quelle serait pour vous le piano idéal, en tant qu’instrument ? Et l’acoustique idéale ?

O.S. En fait, je ne suis pas très exigeante, ayant dû travailler sur des pianos peu jouables preque toute ma vie. Si le piano a toutes ses touches et s’il est bien réglé, c’est déjà très bien!

Il me semble que les pianos les plus merveilleux ont été construits en Allemagne au début du XXe siècle, avant « La révolte des masses » ; j’ai eu de la chance d’en jouer quelques-uns. Ils étaient très différents des pianos actuels du fait qu’ils n’ont pas été créés pour être joués dans le volume des actuelles salles de concert qui sont parfois grandes comme des stades. Ces pianos anciens avaient un très beau son, personnalisé, ils donnaient aux pianistes une chance de créer une palette sonore plus riche et plus complexe.

En ce qui concerne mon acoustique idéale, il n’est pas nécessaire de la décrire : elle existe au Wigmore Hall à Londres !

D.M. Quel serait le répertoire que vous aimeriez jouer à l’avenir ? Et le répertoire que vous avez le plus aimé jouer jusqu’à présent ?

O.S. En dresser une liste serait interminable ; nous autres pianistes sommes heureux d’avoir tant de grande musique écrite pour notre instrument. Pour le moment, je suis impatiente de jouer trois grand  « B »   : les Variations Goldberg de Bach, le Concerto n° 2 de Brahms, le Concerto n° 2 de Bartòk.

D.M. Comment faites-vous pour vous préparer en vue de vos nombreux engagements ? Planifiez-vous votre journée d’une manière très précise ? Combien d’heures travaillez-vous quotidiennement ?

O.S. Heureusement ou malheureusement, mes engagements ne sont pas trop nombreux ; cela ne me pose donc pas un gros problème. De toute façon, je suis une nature rétive à la planification. Lorsque j’essaie de programmer d’avance une journée, celle-ci ne se déroule jamais comme prévu et ça me rend triste et me préoccupe jusqu’au lendemain.

Donc, je suis en train de me conformer à une règle d’enfance : faire la plupart du travail avant midi ; cela m’oblige à me réveiller assez tôt.

J’essaie de travailler autant que je peux, mais ce n’est jamais assez !

D.M. Vous avez participé et remporté de nombreux prix à des concours internationaux (entre autres Scottish Piano Competition à Glasgow, Sendai en Chine, Epinal en France, Concorso Ferruccio Busoni et récemment Concours Franz Liszt en Italie, etc.). Avez-vous une stratégie particulière dans votre préparation, autant sur le plan physique, nerveux, diététique, etc. ?

O.S. Mon unique stratégie est de travailler beaucoup, avec et sans piano ; de jouer pour mon professeur, faire des rodages pour mes amis (afin qu’ils puissent me dire que c’était affreux) et après ça, retourner à travailler.

Pour le reste, je ne change pas vraiment de mode de vie en me préparant pour les évènements importants.

Mais votre question me fait refléchir et je vais aprofondir ma refléxion à ce sujet…

D.M. Quel est votre plus grand renoncement consenti par amour du piano ?

O.S.  Je ne crois pas en avoir fait. Par chance, je n’ai jamais eu à faire un choix entre la musique et d’autres domaines.

D.M. De très nombreux pianistes très doués cherchent à s’affirmer au plan international. Comment percevez-vous cette concurrence et quels facteurs sont susceptibles de permettre à un artiste de sortir du lot aujourd’hui, selon vous ?

O.S. A vrai dire, je suis née avec un grave défaut : je ne ressens pas de jalousie à l’égard de mes collègues. Fondamentalement, je suis heureuse de rencontrer des pianistes de talent, et j’aime encore plus rencontrer les meilleurs ! J’aime bien un proverbe chinois qui dit : laissons toutes les fleurs fleurir.

En ce qui concerne les facteurs qui distinguent un artiste, je crois que c’est une somme d’aspects différents : la personnalité, l’apparence, la confiance en soi jouent un rôle très important ; parfois plus important que son parcours artistique et que son réel talent.

D.M. L’enseignement est-il une activité qui vous intéresserait ? Et quels conseils donneriez-vous à tous ceux qui rêvent de se consacrer à une vie de concertiste ?

O.S. Tous les musiciens avec qui j’ai travaillé m’ont dit que l’expérience en pédagogie enrichit, qu’elle aide à comprendre les causes des problèmes et qu’elle aide même, parfois, à trouver des solutions efficaces plus rapidement. Il est certain que cette activité m’intéresserait mais ce sera un peu plus tard, soit quand j’aurai plus d’expérience, quand j’aurai plus à partager.

Récemment j’ai lu un article de Peter Donohoe (pianiste britannique), dans lequel il disait qu’il conseille toujours aux jeunes musiciens de quitter le piano avant que ce soit trop tard, s’ils peuvent vivre sans la musique et l’instrument.

Au début, je pensais qu’il était trop cruel, mais après avoir réfléchi, je me suis trouvée en accord avec Mr Donohoe : la vie d’un concertiste n’est pas une vie rose. Si les élèves ne sont pas en mesure de quitter la musique (comme c’est mon cas), je donnerais un seul conseil : appréciez la musique qui est en vous et non pas vous-même dans la musique.

D.M. Que peut-on vous souhaiter de mieux pour votre carrière ?

O.S. J’accepterais volontiers des souhaits tels que : « bonne chance », « bon courage » et ceux qui iraient dans le sens de se voir multiplier les projets intéressants.

 

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